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08/06/2017

« SNCF, nous sommes passés d’usager à client », par François Sureau

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La Croix, le 06/06/2017 à 11h31
Mis à jour le 06/06/2017 à 11h53
Un passager en gare de Lyon, décembre 2012.

Un passager en gare de Lyon, décembre 2012. / FRANCK FIFE/AFP

 

Hier, en fin d’après-midi, je revenais des Assises du roman, organisées à Lyon par Guy Walter, le directeur de la villa Gillet, heureux d’un moment de grâce. J’y avais rencontré Henri Leclerc, qui est une légende pour les avocats de ma génération. J’attends peu des pénalistes, souvent tordus comme une barre par l’expérience renouvelée du mal, et peu aussi des hommes de principes, menacés d’être rattrapés par leur propre statue. Leclerc est d’un autre bois, et je l’avais entendu parler de l’un de ses premiers clients, qui lui avait demandé de lui apporter Les Misérables à Fresnes, du juge Camusot de Splendeurs et misères des courtisanes, pendant que Kathleen Evin évoquait les chandeliers d’argent de Mgr Bienvenu Myriel.

Au retour, dans le crépuscule, une lumière italienne reculait sur la colline de Fourvière et j’avais pensé à Montcheuil, à son livre sur « le royaume et ses exigences », à la manière dont il était mort au maquis du Vercors, à Lubac aussi. Mon compagnon de voiture parlait de la cuisine lyonnaise et des beautés du Bourbonnais dont il était originaire avec l’érudition, la finesse d’un Fermigier. En passant sur les quais florentins, il nous parla de la Fête des lumières, de bougies allumées sur chaque fenêtre en décembre, et que « c’était ainsi pour nous autres Lyonnais depuis la nuit des temps ». Tout cela dessinait le visage d’une autre France, prête au bonheur et à l’amitié, une France silencieuse et tendre que les glapissements hystériques avaient fâcheusement fait disparaître à nos yeux le temps d’une campagne électorale.

C’est donc l’âme sereine que j’abordai l’empire de la SNCF et ses patrouilles musculeuses où des dames corpulentes, dans les uniformes disgracieux de la police des chemins de fer, sont comme la promesse de ces combats de catch dans l’huile lourde qui réjouissaient les New-Yorkais des années 1950, mais cette promesse-là ne sera pas tenue. Celle de l’esthétique criarde, du mélange incertain du commerce de demi-luxe et des échoppes de junk food, le sont, elles, à chaque pas, à chaque instant.

Je ne peux pas entrer dans une gare française sans mesurer la distance qui nous sépare de nos prédécesseurs. En voyant naître ces cathédrales modernes, Monet ou Courbet les ont rêvées en temples de l’art nouveau. L’administration n’a pas eu l’audace de leur confier ses aménagements, mais elle est allée chercher de bons artistes du troisième rang, dont les réalisations naïves dégageraient aujourd’hui un charme à la Douanier Rousseau si elles ne disparaissaient pas derrière le bric-à-brac des échoppes, à l’instar de la formidable fresque de la salle des pas perdus de la gare de Lyon. Une paix indéfinissable baigne ces paysages inertes, que l’imagination peut remplir comme elle le souhaite. On peut y trouver aussi de la politique, quand la succession de villes groupées autour de clochers catholiques se termine sur les apothéoses capitales, non de Notre-Dame de Paris, mais du bazar républicain et maçonnique du Panthéon, qui paraît clore l’histoire avec toute l’autorité d’un Fukuyama en tablier de cuir.

Nous sommes loin de tout cela, peut-être parce que nous sommes passés de la condition d’usager à celle de client. Je ne l’ai jamais autant ressenti qu’au long de ce voyage de retour. Ce n’est plus notre SNCF, celle des trains de nuit et des permissionnaires de l’Est en drap moutarde, celle des chansons de Ferré et des rencontres sans lendemain. L’entreprise nationale est devenue une sorte d’agence de voyages qui roule, avec une attention commerciale, et donc putassière, portée à sa clientèle, jusqu’à lui faire remplir des imprimés bizarres où l’on peut lire de terrifiantes assertions : « Vous bénéficiez d’un niveau de service Internet fluide et optimal sur TGV connect pour une expérience de navigation sans limite. » Je ne veux rien de fluide ou d’optimal. Quant à la navigation, je préfère Conrad ou m’embarquer vraiment.

Je préférais mon ancienne condition d’usager. Je ne collaborais à rien, pas même au compte d’exploitation. On me transportait par grâce et je me sentais libre. Le monde moderne, Sartre l’avait bien vu, est tout occupé à faire sa propre propagande. C’est peut-être là que réside sa nature. Cette propagande nous asservit dans le moment même où elle semble nous accorder des droits pour pouvoir s’en vanter. Je ne me reconnais aucun droit sur la SNCF. J’aime penser qu’elle me transporte parce que ça lui plaît, et respecter ses agents, ses rails vétustes, aimer l’immense poésie de la nuit ferroviaire où brillent les dernières étoiles rouges.

La SNCF, comme le 3e régiment d’infanterie de marine et la Cour de cassation, est un pur don du ciel. Je lui passe tout, j’accepte tout, à une condition cependant : qu’elle ne se montre pas ignorante à ce point de sa propre poésie, et enjoigne à ses agents d’appeler un chat un chat, une ville une ville, et leur interdise d’annoncer aux voyageurs qu’ils arriveront « bientôt en gare de Le Creusot ». Je n’aimerais pas m’entendre dire, à mon dernier voyage, que me voici rendu à Le Purgatoire et que je pourrai descendre après avoir rempli un formulaire.

20:58 Publié dans SNCF | Lien permanent | Commentaires (0)

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