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05/02/2017

L'étrange tarification de la SNCF

http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-165847-...

Dominique Bouf / Chercheur CNRS

Pour maximiser les recettes, la SNCF pratique le yield management. Cela se fait au détriment de la cohérence économique et de l’équité.

L'étrange tarification des TGV

Chacun a pu remarquer les errements tarifaires de la SNCF. Ainsi par exemple il coûte significativement plus cher de se rendre de Lyon à Paris (97 euros) que de Marseille à Paris (52 Euros). Il s'agit là de relevés effectués le 19 octobre 2016 pour un mardi avec deux mois de délai sur le tarif le moins cher, vers 6h30 du matin. On observe maintes autres anomalies (exemple d'un Lyon Montpellier plus cher qu'un Lyon Marseille, ...). Les variations temporelles des prix sont, en outre, considérables. Détaillons les causes de cette étrange tarification avant d'analyser les effets.

La SNCF se vante d'être la première compagnie ferroviaire au monde à avoir adopté le yield management. Il s'agit d'une technique de tarification empruntée aux compagnies aériennes, développée aux États-Unis autour des années 70. La SNCF a acheté le logiciel SABRE auprès d'American Airlines. Cela correspond à une question très ancienne dans le domaine des transports de passagers. Prenons l'exemple d'un train Paris-Calais. S'il reste une place disponible au moment du départ, quel est le coût pour la SNCF d'accepter un voyageur supplémentaire ?

Même la SNCF ne le sait pas, mais ce coût est assurément minime. C'est ce qu'on appelle le « paradoxe du voyageur de Calais » Et on peut remonter la chaîne des coûts : quel est le coût additionnel d'un train supplémentaire sur une infrastructure déjà construite ? Le problème pour la SNCF est de prendre en compte le fait qu'elle a des coûts fixes et des rigidités de production (à court terme, le nombre de cheminots ne dépend pas du nombre de trains). Et si l'on souhaite augmenter le parc de matériels roulants, on est plongé dans la complexité. On ne commande pas deux rames de TGV, mais toute une série. L'exemple de l'usine Alsthom de Belfort illustre bien la difficulté de maintenir une ligne de production, ainsi que les usines, dépeuplées, de fabrication des trains rapides chinois.

Quoi qu'il en soit, le yield management de la SNCF consiste à maximiser la recette en présence de coûts fixes. D'où des prix extrêmement variables dans le temps et dans l'espace. Ces logiciels sont d'une extraordinaire complexité, mais ils permettent d'augmenter les recettes. En transports aériens, ils semblent s'être généralisés.

Pour les transports ferrés c'est encore plus complexe, en raison de l'infrastructure et de la concurrence inter modale. : avions, covoiturage, cars, véhicules particuliers... et maintenant, la SNCF se fait concurrence à elle-même avec Ouigo (trains) et Ouibus (cars). Mais les conséquences de cette optimisation peuvent être néfastes.

Tout d'abord, « les horloges sont faites pour dire l'heure, les prix sont faits pour dire les coûts » proclamait un aphorisme du siècle dernier. Avec le yield management, on en est loin. Un Marseille-Paris doit logiquement couter plus cher qu'un Lyon-Paris. Il y a donc une distorsion dans l'affectation des ressources rares. Cette distorsion peut nuire au financement, tant de l'exploitation que de l'investissement.

Ensuite, les prix ont pour fonction de sélectionner les demandes. Comme la quantité de services de transport disponibles n'est pas extensible à l'infini, il faut exclure certains passagers. Pourquoi exclure des lyonnais plutôt que des Marseillais ? Au-delà de l'efficacité économique, se pose la question de l'équité. Sans entrer dans le détail, on observera que le yeild management ferroviaire est contraire aux différentes notions de l'équité définies par le géographe Hay.

Enfin, et c'est spécifique au monde des transports, les prix conditionnent et « produisent » l'espace des pratiques sociales. Les comportements de consommations et de productions sont induits par les transports. C'est un thème récurrent chez les historiens que l'analyser comment les chemins de fer ont façonné l'espace européen (et de façon différente l'espace anglo-américain.) Le yield management conduit à des distorsions dans cette production de l'espace. À tire d'exemple, pour une lyonnaise ou un lyonnais, cela prend à peine plus de temps et cela revient moins cher d'aller faire ses courses à Londres qu'à Paris (exemple tiré d'observations réelles). Ce n'est pas un problème en soi, mais cela semble conduire à des pratiques sociales déconnectées des coûts monétaires ou environnementaux. En cela, le yield management ne correspond pas à l'ambition d'optimisation de l'analyse économique appliquée aux transports.

Ajoutons enfin que ces pratiques tarifaires attestent de la difficulté, pour la SNCF d'être à la fois une organisation dotée d'une mission de service public et une entreprise tournée vers le marché.

Dominique Bouf, LAET, CNRS

19:34 Publié dans Prix, SNCF | Lien permanent | Commentaires (0)

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